Selon l’enquête épidémiologique française ObEpi-Roche (2020), 34 % des enfants de 2 à 7 ans sont en situation de surpoids et d’obésité dont 18 % sont obèses. Cette prévalence diminue durant la transition de vie de l’enfance vers l’adolescence, passant à 21 % des 8-17 ans en situation de surpoids et d’obésité dont 6 % sont obèses. Cette diminution peut en partie s’expliquer par le fait que les enfants sont plus vulnérables à un environnement obésogène en raison de leur compréhension limitée des comportements sains et de leur dépendance à l’égard de leur entourage, ainsi qu’à des modifications physiologiques de la composition corporelle en faveur de la masse maigre avec l’avancée en âge (ou puberté).
Évolution des définitions de l'activité physique
En 1985, Caspersen, Powell et Christenson [1] définissaient l’Activité Physique (AP) comme « tout mouvement corporel produit par les muscles squelettiques qui entraîne une dépense énergétique supérieure à celle du métabolisme de repos ». L’AP comprend les mouvements de la vie quotidienne, les exercices physiques et les activités sportives.
En 2020, Joe Piggin [2] a proposé une définition plus large de l’AP, qui rend compte de sa nature complexe. Pour lui, c'est est un phénomène où « des personnes bougent, jouent, agissent dans des espaces et des contextes culturels spécifiques et sont influencées par un ensemble unique d’intérêts, d’émotions, d’idées, d’instructions et de relations ». L’individu construirait donc son comportement d’AP en fonction de l’environnement dans lequel il évolue (physique, psychique et moral)et cette construction serait le résultat complexe de ces différents facteurs. Cette caractérisation souligne l’intérêt des prises en charge pluridisciplinaires et pluri-milieux de l’adolescent obèse en vue de développer un mode de vie actif.
Histoire de l'évolution de la prévalence de l'obésité de l'enfant et de son accompagnement par l'AP au cours du temps
La prévalence du surpoids chez l’enfant et des adolescents a fortement augmenté entre 1995 et 2005, puis s’est stabilisée autour de 21 % des 8-17 ans depuis les années 2010. Trois facteurs ont été avancés pour expliquer cette hausse : la modification des règles hygiéno-diététiques, la baisse de l’activité physique institutionnelle et l’évolution des modes de vie.
Les programmes hospitaliers de remise à l’effort et les cours d’EPS apportaient alors des réponses incomplètes : le modèle médical se focalisait sur les paramètres physiologiques sans favoriser l’engagement durable, tandis que les cours d’EPS, centrés sur un modèle sportif, mobilisaient difficilement les enfants en surpoids. Les résultats à long terme restaient donc limités quant à l’adoption d’habitudes de vie actives.
Face à l’augmentation de la prévalence, plusieurs étapes ont marqué l’évolution de la prise en charge. D’abord centrées sur une approche biomédicale (rééquilibrage alimentaire et augmentation de la dépense énergétique), les stratégies utilisées en milieu hospitalier ne donnaient pas de sens à l’activité physique pour l’enfant, dont la pratique est essentiellement ludique.
Dans un second temps, les spécialistes de l’Activité Physique Adaptée (APA) ont associé à l’approche biomédicale une pédagogie utilisée dans leur domaine : la pédagogie conative. Il s'agit d'une démarche s’inspirant du concept de conation, ou « l’inclinaison à agir dirigée par un système de valeurs incorporées » [3], c’est-à-dire selon l’histoire, la trajectoire de vie de chacun et des expériences accumulées en son cours. Il est question de « partir de ce que l’enfant fait, et non de ce que l’on voudrait qu’il fasse » [3]. Ce n’est donc pas de l’intervention programmée à l’avance mais une méthode centrée sur les préoccupations de l’apprenant. Le but est d’adapter l’AP au sujet et à ses caractéristiques : c’est le début d’une approche personnalisée.
Les réponses apportées pour donner suite à ces constats étaient de mettre en place des Activités Physiques Adaptées aux possibilités physiologiques et aux habiletés motrices de l’enfant, afin que ces accompagnements amènent à développer des habitudes de vie physiques. Or, cela requiert de comprendre les raisons qui nous poussent à agir, ce que les enseignants APA, par l’intermédiaire d’une prise en charge conative, permettent au pratiquant.
En ce sens, les travaux de thèse de Gautier Zunquin [4] montrent qu’un encadrement multi-factoriel associant des paramètres biologiques à une pédagogie conative et une prise en charge diététique et comportementale permet d’améliorer le surpoids et la condition physique d’adolescents en surpoids.
Deuxième étape : des modèles théoriques centré sur le sens conféré à l'AP par l'enfant aux déterminants environnementaux : l'apport complémentaire du modèle socio-économique
Les politiques nationales successives (Programme National Nutrition Santé, PNNS) ont visé à mettre en place des stratégies de prévention et d’accompagnement du surpoids et de l’obésité pédiatrique. L’objectif est de promouvoir des comportements de santé « modifiables » dits « protecteurs » comme l’AP, l’alimentation et le sommeil. Les conditions environnementales peuvent engendrer des comportements qualifiés d’« obésogènes » (inactivité physique, comportement sédentaire, alimentation inadaptée).
« Les conditions environnementales peuvent engendrer des comportements qualifiés d’« obésogènes » (inactivité physique, comportement sédentaire, alimentation inadaptée). »
Swinburn et al. (1999) évoquent un « environnement obésogène » qu’ils définissent comme « facilitant la prise de poids anormale » [5]. Le modèle socio-écologique permet de représenter ces facteurs environnementaux (physiques, sociaux, organisationnels, culturels) et de considérer leur influence sur la santé et les comportements qui lui sont rattachés.
Pour atteindre cet objectif, il est nécessaire de comprendre davantage les liens et les interactions qu’entretiennent obésité pédiatrique et comportement d’AP. Les Niveaux d'Activité Physique (NAP) plus faibles retrouvés chez les adolescents en surpoids ou obèses peuvent s’expliquer à la fois par des déterminants individuels (aptitudes moindres à pratiquer de l'AP d’endurance, des plus faibles niveaux d’habiletés motrices et de motivation intrinsèque à l’AP) en interactions avec des déterminants environnementaux (statut socio-économique défavorisé, faible accessibilité aux structures d’AP, sphère familiale ne pratiquant pas d’AP ou une faible éducation à celle-ci) qui sont associés aux adolescents en surpoids et obèses.
Pour favoriser l’augmentation des niveaux d’AP, l’accompagnement de ces adolescents s’articule sur des recommandations spécifiques (European Childhood Obesity Group) [6] et s’appuie sur l’utilisation du modèle socio-écologique afin de construire les interventions en AP les plus adaptées aux spécificités de cette population.
Malgré ces recommandations, ces interventions présentent toujours des résultats très hétérogènes, notamment sur l’amélioration des indicateurs de santé et des niveaux d’AP. Il est donc nécessaire d’expérimenter et d’évaluer de nouvelles stratégies interventionnelles incluant un suivi à long terme.
Dans cette perspective, des travaux récents sur les opportunités d'activité physique de personnes normo-pondérées permettent d’opérationnaliser le modèle socio-écologique en articulant concrètement les déterminants individuels et environnementaux. Définies comme des « invitations spatio-temporelles à s’engager dans une activité physique », ces opportunités ne se limitent pas à leur simple présence dans l’environnement, mais interrogent la lecture et la saisie par les individus. À ce titre, il est démontré que les adolescents les plus actifs sont ceux qui saisissent la plus grande diversité d’opportunités, tandis que les moins actifs en mobilisent peu, révélant une correspondance forte entre le nombre d’opportunités saisies et le profil d’AP [7].
« Dans cette logique, une autre intervention est actuellement menée dans les écoles primaires d’Anglet. Elle vise à analyser les effets de l’aménagement des cours de récréation sur le développement de la littératie physique et de l’activité physique des enfants. »
Ces résultats suggèrent qu’au-delà de leur disponibilité, un développement multi-niveau favorise l’adoption de modes de vie physiquement actifs.
Troisième étape : la littératie physique, un concept individuel intégré au modèle socio-économique
L’utilisation du concept de Littératie Physique (LP) est innovante dans la recherche interventionnelle. La LP désigne « la motivation et la confiance, les compétences physiques, les connaissances et la compréhension permettant de s’engager durablement dans l’activité physique » (IPLA, 2017) [8]. Elle repose sur quatre dimensions interdépendantes : physique, cognitive, sociale et psychologique.
Le modèle de Cairney et al. (2019) [9] souligne que la LP, l’AP et la santé sont associées positivement et influencées par des facteurs individuels et environnementaux, intégrant ainsi pleinement une perspective socio-écologique. Il est particulièrement adapté à l’accompagnement des adolescents en surpoids ou obèses vers un mode de vie physiquement actif. Les travaux préalables ont montré des relations significatives entre la LP, la composition corporelle et la condition physique, révélant que les adolescents ayant la LP la plus faible présentent souvent un excès de masse grasse, une masse musculaire limitée et de faibles niveaux d’AP.
Dans ce cadre, le travail doctoral de Charlie Nezondet a conduit à la création du programme CAPACITES 64. Mené auprès de 14 adolescents en situation de surpoids ou d’obésité, il s'agit d'une intervention de 15 mois basée sur la LP et mobilisant les environnements scolaires, familiaux et institutionnels afin d’augmenter l’AP à long terme [10]. Il a permis des progrès notables des scores de LP et principalement dans leurs dimensions physique et cognitive, confirmant l’intérêt de ce concept pour favoriser la pratique d’AP dans cette population. Les résultats sont cohérents avec d’autres études réalisées chez des adolescents non-obèses. Le développement de la LP apparaît ainsi comme une stratégie efficace, bien qu’elle ne puisse constituer à elle seule la totalité d’une prise en charge en AP. En tant que déterminant de santé, développer la LP dès l’enfance semble essentiel pour encourager l’adoption de comportements favorables en AP et prévenir le surpoids à l’âge adulte.
Dans cette logique, une autre intervention est actuellement menée dans les écoles primaires d’Anglet (thèse de Caroline Dupuy). Elle vise à analyser les effets de l’aménagement des cours de récréation sur le développement de la LP et de l’AP des enfants. L’un des ses axes majeurs consiste à former les enseignants à l’intégration des dimensions physiques, cognitives et affectives de la LP, non seulement durant les cours d’EPS mais aussi dans les moments-clés du quotidien scolaire, une stratégie prometteuse pour augmenter l’activité physique sans en allonger le temps de pratique formelle.